La statue de Pierre-Nicolas Chenaux à Bulle

Statue de Pierre-Nicolas Chenaux, Bulle, place du Marché
Statue de Pierre-Nicolas Chenaux, mort le 5 mai 1781 pour la défense des libertés du peupe, Bulle, Place du marché

Difficile de flâner sur la place du Marché de Bulle sans tomber sur sa statue de bronze: le Tourain Pierre-Nicolas Chenaux se dresse sur sa fontaine comme sur une barricade, fier, solennel, déterminé. Le «révolutionnaire» de 1781 semble défier le représentant du Gouvernement fribourgeois, réfugié derrière les remparts du château de Bulle.

Née sous l’impulsion du parti radical gruérien, l’œuvre est signée Carl Albert Angst et son inauguration remonte à 1933. Le monument rend hommage à celui que les Fribourgeois considèrent aujourd’hui encore comme un symbole de la défense des libertés populaires et de la démocratie.

 

L’origine de la statue de Pierre-Nicolas Chenaux

La choucroute de Chenaux

Démocratie et patrie On doit ce monument au Cercle des Arts et Métiers de la Gruyère, l’association d’obédience libérale-radicale du district. La «phalange» veut marquer, avec un peu de retard le 150e anniversaire de la mort de Pierre-Nicolas Chenaux. Les mots d’ordre du parti: démocratie et patrie. Ses élites profitent de «soirées choucroutes» pour festoyer avec la base. On pérore devant des tablées de paysans et d’ouvriers, notamment ceux de la chocolaterie Cailler, qui a transfiguré l’économie du district. 

Un étendard Parue dans La Gruyère du 15 février 1930, cette invitation à la choucroute annuelle du Cercle suggère l’esprit régnant: «(…) l’indépendance gruyérienne doit résister victorieusement à tous les assauts, qu’ils viennent de gauche ou de droite, et les descendants de Chenaux veulent défendre le précieux héritage des libertés achetées au prix de tant de peines. Cette tâche incombe au parti libéral-démocratique de la Gruyère. Membres du Cercle et concitoyens, afin de (…) former un inébranlable faisceau, il faut que nous nous rencontrions: A ce soir, samedi!»

 

Le socle: un héritage de Louis Blanc 

Un exécutif  La mort, en septembre 1930, de l’ancien député radical bullois Louis Blanc, fait office de détonateur. Cet adulateur de Chenaux lègue 300 francs pour le monument, à condition qu’il soit érigé dans les trois ans. Le démarrage est lent. Il faut attendre le 13 janvier 1932 pour qu’un comité politique, puis exécutif, prenne le taureau par les cornes.

Composition. On trouve dans ce comité: 

  • Léonard Rouvenaz, président exécutif et président du Cercle des Arts et Métiers de la Gruyère,
  • James Glasson, député et syndic de Bulle,
  • Lucien Despond, député,
  • Félix Glasson, député, ancien président du cercle, ancien syndic de Bulle,
  • Émile Dupasquier, député et syndic de La Tour-de-Trême,
  • Augustin Murith, député et syndic de Gruyères,
  • Joseph Pasquier, médecin,
  • Louis Blanc, docteur en droit et fils de Louis,
  • Deux autres membres.

 

Un Conseiller fédéral embrigadé

Honneur aux conservateurs Un débat surgit vite au sein du comité: faut-il donner à l’œuvre une couleur politique? Le groupe convient que tous les citoyens, sans distinction d’opinion politique, pourront contribuer au financement. On crée également un comité d’honneur: le populaire Jean-Marie Musy, Conseiller fédéral et membre du Parti démocrate-chrétien (à l’époque, «Parti conservateur populaire»), en accepte la présidence d’honneur. Il souscrira 100 francs. Il est rejoint par Pierre Gaudard, préfet en exercice, lui aussi conservateur.

Chenaux en mutation La sculpture sera ainsi «une œuvre nationale (…) avec une entière neutralité au point de vue politique». Chenaux, le combattant du patriciat fribourgeois, devient «l’homme du rapprochement et de la concertation entre les deux camps qui se disputent la Gruyère», note l’historien Georges Andrey dans «Le monument Chenaux, la fête, le symbole».

 

De l’argent et un guide pour le statuaire

Le budget Le comité d’initiative lance un concours d’idées vers le mois de février 1932. Tous les artistes fribourgeois, où qu’ils résident, peuvent y participer. Idem pour les artistes suisses domiciliés dans le canton. Budget accordé pour la réalisation: 15’000 francs de l’époque, lit-on dans La Liberté du 20 février

Un guide Henri Naef, conservateur du Musée gruérien, produit pour l’occasion un texte destiné à guider les concurrents. L’ouvrage s’intitule Notes d’histoire sur Pierre-Nicolas Chenaux, de La Tour-de-Trême, mort le 5 mai 1781 pour les libertés gruériennes. L’auteur y décrit Chenaux comme le Glorieux Vaincu, à la fois novateur et attaché aux traditions.

 

Sculptée par un Genevois

La Gloire du vaincu Le comité d’initiative dévoile le nom du lauréat en novembre 1932 dans La Liberté. Choisi au deuxième tour et sur conseil du peintre bullois Paul Dupasquier, le projet victorieux se nomme Gloria Victis, la gloire du vaincu. Son auteur n’est autre que le statuaire Genevois Carl Albert Angst, un sculpteur de renommée internationale. Le marbrier bullois Borghi se chargera de la fontaine en grès de la Molière qui constitue le socle de la statue en pied.  

Libertés en exergue Consulté, l’historien Gaston Castella suggère d’inscrire «Pas de soumission!» (une citation de Chenaux) sur la plaque commémorative du monument. Mais les notes de Naef aboutissent à une version plus consensuelle. Ce sera: «La Gruyère à Pierre-Nicolas Chenaux mort le 5 mai 1781 pour la défense des libertés du peuple».

Une réussite Le monument est réalisé grâce à une souscription publique, rappelle la presse en août 1933. Des tentatives de monument avaient échoué en 1877 et en 1882, faute d’enthousiasme populaire et de soutien politique. Elles avaient laissé un Fonds Chenaux de 1300 francs (en 1894). Il atteint 8650 francs en février 1932. L’appel lancé en mars de la même année permet de porter ce pactole à 17441 francs, en septembre 1933.

 

L’inauguration de la statue en 1933

Une fête populaire

Le monument est inauguré le 24 septembre 1933 en grandes pompes. La Liberté du 25 septembre parle d’un rassemblement de 4000 à 5000 personnes – La Tour et Bulle recensent alors 5600 habitants en tout. On vient de loin: le Cercle fribourgeois de Genève est présent, tout comme le Cercle populaire fribourgeois et l’association radicale du canton. Des délégués ont fait le voyage de Berne, Lausanne, Châtel-St-Denis et Treyvaux. Dix-sept journaux sont invités. Les souscripteurs et leurs familles accourent.

«Une réhabilitation»

La cérémonie débute à La Tour-de-Trême, où un autre monument – une inscription gravée sur le rocher de l’antique tour au centre du village – fait écho au monument bullois. Puis le cortège gagne la Promenade à Bulle. Parmi les orateurs, James Glasson, syndic de Bulle et président du Grand Conseil, s’enthousiasme: «Chenaux prend la place qu’il mérite, celle de défenseur de nos libertés populaires et de l’égalité des citoyens.» Le syndic regarde la cérémonie comme un «acte réparateur», comparable à la réhabilitation du major Chenaux et de ses partisans par le Grand Conseil fribourgeois le 4 juillet 1848, lit-on dans La Liberté du surlendemain.

«De bons patriotes» 

Jean-Marie Musy, homme populaire et orateur apprécié, est la vedette attendue de la journée. Il salue en Chenaux un homme qui a devancé son temps. Le Conseiller fédéral mobilise les troupes: «L’heure est grave; nous sommes et nous devons être, comme Chenaux, de bons patriotes qui veulent que notre terre reste libre et indépendante. De grands sacrifices vont être demandés au pays et les Chambres fédérales devront résoudre de graves problèmes financiers créés par les circonstances actuelles. Comme Chenaux, nous serons courageux et confiants en l’avenir, convaincus que l’égoïsme est un grave danger. Nous voulons que le droit soit dominé par le devoir social. Ni à gauche, ni à droite, mais toujours droit en avant.»

L’union sacrée dans la crise

En toile de fonds de ces discours: la crise des années 1930, la dépression, la misère, mais aussi le communisme et le nazisme. «La probabilité d’une rupture du lien social et d’un effondrement des institutions démocratiques va grandissante», commente l’historien Georges Andrey. L’heure est à l’«union sacrée». Chenaux, à la fois défenseur des traditions, de l’indépendance et des droits du peuple menacés, en est l’incarnation.

 

 

La statue de l’homme sans tête

Un poing face au château: un symbole

Belle allure La statue de Pierre-Nicolas Chenaux satisfait visiblement le comité d’initiative qui l’a commandée. Dans La Liberté du 29 août 1933, ce comité la trouve «d’un effet très heureux»: «Chenaux, resté si populaire en Gruyère, a belle allure; sa physionomie est fière et le geste énergique du bras droit semble souligner ses revendications.» 

Bien située L’œuvre est d’autant plus belle qu’elle semble défier le château de Bulle, où siège depuis 1848 le préfet, représentant du Gouvernement fribourgeois. Mais ce Chenaux-là est bien plus tranquillisant que celui de 1781: «Il ne conteste plus l’ordre établi, il ne fait que défendre les libertés établies», signale Georges Andrey. Le préfet Gaudard n’avait rien à craindre de cette statue. L’actuel préfet non plus: Patrice Borcard a été porté au pouvoir en 2011 par… les radicaux et les démocrates-chrétiens réunis.

Le révolté rasé

La statue ne reproduit pas complètement la physionomie du personnage réel. Manquent la barbe et l’embonpoint, si l’on en juge par le signalement que la Chancellerie de Fribourg fait placarder le 1er mai 1781: «Pierre-Nicolas Chenaux, de la Tour-de-Trême, baillage de Gruyère au Canton de Fribourg, âgé d’environ 35 à 40 ans, taille de 5 pieds 8 à 9 pouces, bien pris de corps & très replet, ayant le col court & la poitrine relevée, yeux, sourcils & barbe noire, cheveux de même couleur, qu’il porta attachés tantôt en catogan, tantôt en bourse, très belles dents, visage rempli & assez beau, teint sans fortes couleurs, l’abord & le regard hardi, parlant franc & bien françois; est habillé bourgeoisement, & souvent de gris» (La Liberté du 2 mai 1981).

Le révolté décapité

Selon ce placard, la tête de Chenaux vaut 100 louis d’or. Mais elle a surtout valeur d’exemple, lorsque le Gouvernement fait démembrer le corps du félon: «Pendant 21 jours la tête de Chenaux fut exhibée au bout d’une perche, la face tournée contre la Gruyère, son pays natal, sur la porte de Romont [à Fribourg], pour faire comprendre aux paysans quelle serait la peine qui attendrait ceux qui auraient encore la criminelle audace de contester aux patriciens le droit de gouverner seuls le canton», lit-on dans Le Confédéré du 28 avril 1882.

La tête scellée 

Toujours selon Le Confédéré, un moine «parent de Chenaux» obtient l’autorisation de récupérer la tête – ou ce qu’il en reste – au bout des 21 jours. A une condition: il doit l’enterrer «de nuit, sans cérémonie et sans bruit, à La Tour-de-Trême». La triste relique disparaît ainsi durant plus d’un siècle. Mais le syndic tourain Émile Dupasquier en fait mention lors de l’inauguration du monument. Il salue «le geste de M. Paul Morand-Weitzel qui remit au Musée Gruyérien le crâne de notre concitoyen». L’urne qui la contient est toujours au musée, scellée par l’avocat Lucien Morard en 1894. L’institution n’a pas encore authentifié son contenu par la génétique.

 

 

Cela valait bien une statue

Un notable contrarié

Né le 26 février 1740 à La Tour-de-Trême, Pierre-Nicolas Chenaux est le fils du plus riche propriétaire foncier du village. Il fait ses armes dans la milice fribourgeoise, où il devient aide-major. Mais sa carrière militaire avorte, tout comme ses multiples entreprises commerciales. Le bon vivant reste néanmoins populaire. Il a le parler franc. Il n’hésite pas à critiquer avec virulence le régime patricien, constitué de grandes familles aristocratiques. Un régime oligarchique qui intervient de plus en plus dans les affaires des communes et de l’Église, sous prétexte de modernisation, de réformes administratives et de fiscalité.

La guerre du bois

Les premiers démêlés de Chenaux avec le gouvernement remontent à 1776. L’affaire porte sur l’exploitation de la forêt de Bouleyres et de Sautaux. Les Tourains refusent de donner à Fribourg la moitié du bois prélevé, notamment les chênes et les hêtres, réservés à leurs Excellences. Chenaux fait partie des frondeurs. Résultat: il passe trois jours en prison à Fribourg… et se rétracte.

Le Gouvernement au peuple

En 1781, cette fois, il veut contrer l’abus d’autorité du Gouvernement fribourgeois. Il réclame les anciens droits concédés par les Ducs d’Autriche, derniers Princes de Fribourg, qui avaient octroyé le gouvernement à tout le peuple – viris non solum civitatis sed totius ditionis Friburgensis. Il veut aussi le rétablissement de fêtes religieuses que les autorités ecclésiastiques et civiles viennent de biffer. Chenaux devient l’instigateur d’un soulèvement populaire, la «Révolution Chenaux», que l’historien Serge Kurschat relate de manière circonstanciée dans Pierre-Nicolas Chenaux, le révolté gruérien.

Le complot

Tout commence en avril 1781. Chenaux tient une assemblée secrète le 29 avril à l’Épée Couronnée – l’actuel Cheval Blanc. Il projette de mener à bien son projet et de se rendre maître de l’arsenal, de la Maison-de-Ville, de la chancellerie, des corps-de-garde et des portes de Fribourg, le 3 mai, à l’occasion de la foire de l’Exaltation de la Sainte-Croix.

La trahison

Le 30 avril, on informe Chenaux qu’un traître a dévoilé la conjuration. Dans l’après-midi, le Gouvernement dépêche 18 gardes de la ville de Fribourg à La Tour-de-Trême, pour l’arrêter. Le conjuré est introuvable. Les autorités le décrètent «coupable de haute trahison» et mettent sa tête à prix pour 100 louis, le 1er mai.

Pacifique et déterminé

Traqué, Chenaux réapparaît le 2 mai à La Tour et à Bulle. Vingt-quatre hommes l’escortent. Le 2 mai au soir, il part vers Posieux. Là, il écrit au magistrat Odet et revendique la permission de «faire des représentations respectueuses le lendemain de la foire» sans encourir de représailles. Ce qu’il demande: un sauf-conduit, l’amnistie. Il déclare qu’il s’est entouré d’une escorte par «sûreté» et «jamais pour révolte». Il est prêt à se défendre. 

Une funeste attente

Le lendemain 3 mai au matin, avec 50 hommes armés, Chenaux est aux portes de la ville de Fribourg. Le meneur est toujours résolu à réclamer pacifiquement les anciens droits et privilèges du peuple. Trouvant portes closes, il se retire dans le pré de l’hôpital pour attendre que ses Excellences daignent répondre à sa missive. Pendant ce temps, de nouveaux insurgés rejoignent le Gruérien. Mais le camp adverse reçoit aussi des renforts: des troupes de Berne, de Soleure et de Lucerne.

Les conjurés dispersés

Au matin du 4 mai, les insurgés se réunissent dans la plaine de Matran. Ils sont 2500 hommes, armés de bâtons, de fourches ou de fusils sans amorce. Chenaux, qui attend toujours qu’on réponde à sa lettre du 2 mai, harangue ses troupes et quitte le camp.

En fin de matinée, le colonel vaudois Monod de Froideville, commandant des troupes bernoises, sort de la cité avec 200 dragons. Il promet le pardon à tous ceux qui déposeront les armes. Sauf à Chenaux, toujours absent. Le colonel l’assure: le Gouvernement accordera ce qu’ils veulent aux redditionnaires, dans les limites de la justice. Les dragons ressortent à la fin de l’après-midi. Ils foncent sur les insurgés qui s’enfuient. Bilan: 300 prisonniers.

Chenaux assassiné

Dans la soirée du 4 mai, les lieutenants de Chenaux (Henry Rossier, Claude Python et Jacques Chavaillaz) recherchent leur chef pour le livrer. Ils le trouvent aux environs de Posieux. Chavaillaz attrape Chenaux et Rossier lui plante une baïonnette dans l’estomac. On amène son cadavre en ville: le bourreau, ivre, le décapite et le démembre publiquement le 5 mai. 

Condamné à l’oubli 

Le peuple considère rapidement le révolté comme un martyr. L’évêque du diocèse s’élève avec force contre ce culte. La répression gouvernementale, ainsi que la condamnation de Chenaux à la damnatio memoriae (bannissement de la mémoire) contribuent à estomper son souvenir. Le Grand Conseil fribourgeois le réhabilite en 1848.

 

 

Pour en savoir plus sur Chenaux

 

Quelques points d’intérêt dans la région

  • Le Musée gruérien, à Bulle, vous propose de partir crânement à la rencontre de la Gruyère authentique, historique et artistique.
  • Le parcours historique en ville de Bulle vous fera voir le chef-lieu d’hier.
  • La Maison Cailler vous invite à vivre une expérience inoubliable dans le monde du chocolat, à Broc.
  • La cité médiévale de Gruyères et son château vous propulseront à l’époque du Comte Michel et de sa belle Luce.
  • La Maison du Gruyère, à Pringy, vous fera découvrir les précieuses meules tant jalousées par le patriciat de Fribourg.
  • L’Office du tourisme vous donnera bien d’autres raisons de vous attarder dans le pays de Chenaux l’insurgé. 

 

Cette page a été réalisée par Stéphane Sanchez en mars 2020 pour le module «référencement» donné par M. Bessonat, dans le cadre du DAS en Communication digitale, expertise Web et réseaux sociaux, à l’Université de Genève, Faculté des sciences de la société. D’autres travaux réalisés par les étudiants: