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Les lents : la fable d'un pays qui n'avait plus besoin de parler

Une fable. Dans ce pays, on ne parlait plus depuis cent quinze ans : un comprimé bleu suffisait à se comprendre, et il rendait cent fois plus intelligent. Les livraisons se sont arrêtées un mardi de mars. Il est resté deux cent quarante mille personnes d'une intelligence intacte, incapables de se dire où était le pain.

Les lents : la fable d'un pays qui n'avait plus besoin de parler

Le quai d'Ostrel, où les caisses arrivaient le premier mardi du mois

Par Florian Bessonnat

Il est 7 heures au quai d'Ostrel et la file attend le pain sans un bruit. Deux cents personnes, peut-être trois cents. Devant, une petite fille de neuf ans, Lise Marven, est montée sur une caisse retournée et crie les noms d'une liste, un par un. À chaque nom, quelqu'un lève la main et avance. C'est le seul système qui marche.

Ostrel est le port de la côte nord, 41 000 habitants avant. Dans ce pays, les adultes ne se parlent pas. Ils n'ont jamais parlé, ni eux, ni leurs parents, ni les parents de leurs parents. Ils n'en avaient pas besoin.

La bleue arrivait par cargo, le premier mardi du mois, en caisses de bois de cinquante kilos. La première a été déchargée sur ce quai le 4 novembre 1911. Personne n'a jamais vu l'usine. Personne n'a jamais su qui payait. Le ministère de la Santé recevait, comptait, distribuait : un comprimé par personne et par jour, à jeun, à partir de quatre ans.

La bleue Comprimé de quatre millimètres, bleu, sans marque ni inscription. Une prise quotidienne à jeun dès l'âge de quatre ans. Aucun effet indésirable connu, hors l'intolérance qui frappait deux à trois pour cent de la population. Ni la formule, ni le lieu de fabrication, ni le nom du fournisseur n'ont jamais été rendus publics. Cent quinze ans de livraisons, sans un retard.

Ce que faisait la bleue

Les médecins d'ici ne l'ont jamais bien décrit. Les gens disaient « on sait ». Une mère savait que son fils s'était coupé, trois rues plus loin, avant qu'il ait le temps de rentrer. Un vendeur et un acheteur tombaient d'accord sur un prix en quatre secondes, sans qu'un chiffre soit prononcé. Le Parlement a supprimé les débats en 1954 : il n'y avait rien à débattre, chacun comprenait déjà tout le monde.

Il faut imaginer une ville de quarante mille personnes où l'on entend les mouettes, les charrettes, les portes, le vent dans les grues du port, et par-dessus ce fond-là rien d'autre, pas une conversation, pas un appel, pas un enfant qui réclame, et où pourtant tout le monde sait à chaque instant ce que veut le voisin. Les voyageurs qui passaient repartaient en disant que c'était la ville la plus calme du monde. Ils repartaient aussi parce qu'on ne pouvait pas leur adresser la parole.

Et les gens étaient intelligents. L'ordre de grandeur, ici, tout le monde le répète : cent fois. Un enfant de sept ans tenait un raisonnement qu'un adulte d'avant n'aurait pas suivi. On a réglé en deux décennies des questions de mathématiques restées ouvertes depuis Euler. Les bibliothèques ont fermé dans les années 1930, faute de lecteurs.

L'intelligence est restée. C'est la première chose que les médecins ont vérifiée cet été, et elle n'a pas bougé d'un point. La bleue avait construit quelque chose qui tient tout seul. Le sens, lui, se rechargeait tous les matins.

Onze jours

La dernière caisse est arrivée le 3 mars. Le cargo d'avril n'est pas venu, celui de mai non plus. Au ministère, on a rationné : une demi-dose, puis un quart. Le stock a tenu jusqu'au 19 mai.

Le sens s'est éteint en onze jours, mais pas d'un coup : la portée a diminué d'abord, on ne se comprenait plus qu'à quelques mètres, puis seulement dans la même pièce, puis seulement en se touchant. Le 30 mai, il n'y avait plus rien.

Ce jour-là, il y avait dans les silos de Vargne de quoi nourrir le pays pendant quatorze mois. Le grain y est toujours.

À l'hôpital d'Ostrel, le docteur Aren Vosk, 52 ans, chirurgien, a opéré pendant vingt-six ans sans échanger un mot avec quiconque. Le 2 juin, il a ouvert un ventre et tendu la main. L'infirmière lui a mis une pince dedans. Ce n'était pas la bonne. Il a retiré la main, l'a tendue de nouveau. Elle lui a donné la même pince. Il tient en tête l'anatomie complète du patient et quatre scénarios opératoires : il n'a aucun mot pour « écarteur ».

Le décompte des morts depuis juin va de neuf à douze mille, selon qui compte. Faim, soif, plaies simples. Pas une épidémie : les vaccins sont dans les entrepôts et les protocoles sont dans toutes les têtes.

Le Marenne

Le 12 juin, le pays a envoyé un bateau chercher la source. C'est à peu près la seule décision collective prise depuis l'extinction, et elle a été prise avant, en mars, quand le sens fonctionnait encore et qu'il suffisait de vouloir la même chose pour que ce soit décidé.

Le Marenne est un caboteur de soixante mètres. Il a suivi la route que les cargos prenaient au départ d'Ostrel, relevée sur les registres du port tenus par les lents depuis 1911, cap au nord-ouest pendant onze jours. Au bout, il y a une côte basse, une baie, un appontement de béton en bon état, une grue, une aire de stockage vide et propre. Pas de bâtiment. Pas de route qui parte de là. Pas une trace de pneu.

L'équipage a passé six jours à marcher dans les terres. Il est rentré le 4 juillet avec quarante-huit photographies et une caisse vide trouvée sous l'appontement, identique aux autres, avec le même numéro de série gravé dans le bois.

Les lents

Il reste dans ce pays des gens qui parlent. Ils sont 6 400 sur deux cent quarante mille.

On les appelait les lents. Deux ou trois pour cent de la population ne supportait pas la bleue, vomissements, migraines, convulsions pour certains. Le ministère les dispensait et leur versait une allocation. Ils ont passé un siècle à se parler entre eux, à lire, à tenir des registres, à se disputer aussi, parce qu'on se dispute quand on parle. On ne les embauchait pas : on leur trouvait l'esprit épais.

Ce sont eux qui distribuent le pain.

Ce sont eux, aussi, qui tiennent les listes depuis quatre générations, et c'est pour ça qu'il existe des listes. Les chiffres, personne ne les a perdus : les mathématiques s'écrivent, elles ne se disent pas. Un ingénieur d'Ostrel peut encore poser une équation sur une feuille et la faire lire à un autre. Il ne peut pas lui demander où il va.

Une langue neuve

Fin juin, à l'université de Vargne, quarante-trois personnes se sont mises à concevoir une langue. L'idée se défendait : plutôt que d'apprendre un vieux système plein d'exceptions, en construire un propre, régulier, adapté à des esprits qui vont cent fois plus vite.

Ils ont travaillé neuf jours. Le résultat tient en trente-deux pages, et les lents qui l'ont lu disent que c'est magnifique : une grammaire sans une seule irrégularité, un vocabulaire de quatre mille racines combinables, une syntaxe où l'ambiguïté est impossible, le tout conçu pour être appris en une semaine par n'importe quel habitant du pays.

Personne ne l'a jamais parlée. Pour l'enseigner, il aurait fallu que quelqu'un la prononce devant quelqu'un d'autre. Les trente-deux pages sont à la bibliothèque de Vargne, rouverte en juillet après quatre-vingt-dix ans de fermeture.

L'école au-dessus de la poste

Ilde Sarn, 68 ans, a tenu l'école des lents pendant vingt-neuf ans, deux salles au-dessus de la poste. Onze élèves les bonnes années, quatre les mauvaises. Le ministère a cessé de la payer en 2011 et a oublié de la fermer. Elle enseignait la lecture, l'écriture, le calcul posé.

« On me demandait à quoi ça servait », dit-elle. Elle ne finit pas la phrase.

Depuis juillet, elle a six cents adultes. Ils ont entre trente et soixante ans, ils comprennent en un après-midi ce qu'un enfant met deux ans à assimiler, et ils n'arrivent pas à le faire sortir. La bouche ne suit pas. La langue, les lèvres, le souffle, rien n'a jamais servi.

« Ils ont tout compris de la grammaire en trois jours », dit-elle. « Ils butent sur bonjour. »

Un matin de septembre, dans la salle du haut, un homme de quarante-quatre ans répète derrière elle une phrase de six mots. Il s'appelle Ovin Dral, il était ingénieur des ponts. Il reprend onze fois. À la douzième, ça passe. Il regarde par la fenêtre et il ne recommence pas tout de suite.

Les enfants de moins de quatre ans n'ont jamais pris la bleue. Ils sont onze mille dans le pays et ce sont les seuls sur qui personne ne s'inquiète : placés chez les lents depuis l'été, ils parlent comme on respire, et à la fin de l'année ils parleront mieux que leurs parents.

Onze minutes

L'écrit est venu vite. L'alphabet en une matinée, l'orthographe en une semaine, et depuis le mois d'août tout passe par des carnets. Un marché d'Ostrel, aujourd'hui, c'est cent personnes debout qui se tendent des pages. Une transaction prend onze minutes. Elle en prenait quatre secondes.

Le port tourne à peu près, parce qu'un quai se commande avec des gestes et que les dockers en avaient déjà, et les hôpitaux tiennent depuis que chaque bloc a reçu un lent qui parle à voix haute ce que le chirurgien écrit sur une ardoise posée près de sa hanche. Les fermes, non. On ne conduit pas une moisson en se passant des feuilles.

À Vargne, le grain est toujours dans les silos. Une commission de quarante personnes s'est constituée le 14 août pour décider qui ouvre la porte. Elle communique par carnets. Elle en est au quatrième point de l'ordre du jour.

Au réveil

On se réveille à 4 heures et le pays n'existe pas. Ni Ostrel, ni Vargne, ni les silos pleins. Ilde Sarn n'a jamais tenu d'école au-dessus d'une poste, et la commission en est toujours au quatrième point de son ordre du jour parce qu'elle n'a jamais siégé. On est en 2026.

La pilule, elle, est en fabrication. Ça a commencé il y a trois ans et ça va vite. Des machines écrivent les lettres, résument les livres, traduisent les langues, rendent les devoirs, et celui qui s'en sert écrit correctement une langue qu'il n'a jamais apprise, soutient un raisonnement qu'il ne saurait pas construire, rend en trente secondes ce qui demandait des années. Apprendre devient facultatif. Ce sont des pouvoirs de façade : ils ne sont pas dans la personne, ils sont dans l'abonnement.

Ce qui est venu en trois ans peut repartir aussi vite, et il n'y a pas besoin d'un cargo qui ne vient plus. Une panne, un prix qui triple, une loi, une entreprise qui ferme. Le sens s'éteindrait en onze jours et il resterait à chacun ce qu'il a appris pour de bon.

Dans la fable, lent était une insulte, et elle a tenu un siècle. Le mot désignait ceux qui avaient appris à parler comme on apprenait avant, lentement, en butant, en se trompant, en recommençant. Ils étaient six mille quatre cents. Ce sont eux qui distribuaient le pain.

Il faudrait rester lent. Pas seulement jusqu'à quatre ans.